Un passant, boulevard des Canuts

Ben mince alors.

Le trou a été rebouché d’une drôle de façon.

De toute façon, ça ne pouvait que se terminer comme ça.                

Par un dernier truc hors-norme.

C’était il y a un mois maintenant, un samedi.

J’étais avec ma femme et des amis, on était venu comme les autres samedis.

Pour la manif qui était prévue avec la préfecture.

Le circuit ordinaire.

Pas de policiers. Enfin pas plus que les autres fois.

On retrouvait les autres qui n’avaient pas encore commencé l’ascension de la rue.

On était nombreux. Ça rigolait. Ça chantait. Il y avait beaucoup de musique. C’était super festif.

Au bout d’une heure, la marche a débuté sur le parcours déclaré dans une belle ambiance, une belle énergie.

Tout le monde était content.

Il faisait beau.

On échangeait beaucoup entre nous.

On parlait de Macron et de ses mesures qui allaient arriver.

On pensait souvent la même chose. Qu’il allait encore nous pondre des annonces minables, de la poudre aux yeux pour nous faire taire. Certains étaient plein d’espoirs. D’autres moins.

On évoquait nos situations, nos petits salaires et nos petites retraites, nos moyens pour nous en sortir.

Certains distribuaient des tracts aux passants expliquant notre ressenti vis-à-vis de la politique du moment et ce que l’on supportait tous les jours.

Une grande fraternité entre nous se dégageait.

La moitié de la rue était déjà faite quand on a vu les premiers types de la BAC bien baraqués, veste en cuir marron et casque de moto sur la tête.

Ils lançaient des « fils de pute, fils de pute ».

J’ai trouvé ça choquant.

On n’était pas là pour mettre le bazar, juste pour nous faire entendre.

Ils n’avaient pas le droit de nous insulter.

On a continué à marcher sans relever. Personne n’a répondu à ces messieurs.

La manifestation allait presque se terminer.

C’est à ce moment qu’une nuée de motards est arrivée. Impossible de savoir combien ils étaient. Tous habillés en civil, avec un casque blanc.

On ne comprenait pas trop ce qu’ils venaient faire là.

Est-ce que c’était la police ?

Dans le doute, on était très tendu.

Je n’étais pas en première ligne. Pas dans les derniers non plus. Plutôt dans le ventre mou de la manif.

J’ai reconnu un collègue. On discutait tranquillement.

Ma femme et mes amis étaient un peu plus loin que moi. 

Personne ne criait de sommations. Les autres fois, on entendait bien. Première sommation. Deuxième sommation. Troisième sommation.

Là, je n’avais rien entendu mais les personnes devant moi accéléraient le pas.

Je n’avais rien à me reprocher. Je n’ai pas couru parce que je n’étais pas un danger pour la police. J’avançais calmement. Je levais les mains pour annoncer à tous que je n’étais pas une menace.

Et c’est là que j’ai senti un choc violent. Je me souviens d’une décharge électrique dans le cou qui traversait ma colonne vertébrale. J’ai vu des étoiles.

Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait.

Quand je suis revenu à moi, j’étais au sol et je pissais le sang de la main gauche.

A côté de moi le bitume avait explosé.

Je me suis dit tout de suite, mince alors, il est pas solide ce bitume.

Je ne sentais plus ma main. Dessus, des plots de caoutchouc étaient encore chauds.

Des journalistes étaient présents avec une caméra. Leur vidéo a été visionnée des milliers de fois depuis ce samedi. On voyait bien le CRS qui me matraquait dans le dos, mon corps allongé, plus loin un autre homme tirant la grenade de désencerclement, ma main dans sa trajectoire, l’explosion de la grenade, l’arrachement de ma main, le trou dans le bitume.  

Je n’étais pas un danger. Je n’avais rien contre les forces de l’ordre.

Je pensais qu’ils allaient assurer notre sécurité et au final, c’est moi qui suis victime de violences policières.

C’est quand même un comble.

Je n’ai jamais rien fait de mal.

Je suis non violent.

Le plus drôle, c’est que quelques jours avant j’étais déjà dans le quartier pour accompagner ma fille dans un musée. Les enfants étudiaient le tissage de la soie et le travail des Canuts. Au mur, leur slogan : « vivre en travaillant ou mourir en combattant ». La guide expliquait que les ouvriers s’étaient révoltés pour obtenir de meilleures conditions de travail. Il y avait eu des mots, des cris, des bâtons contre des fusils, des blessés et des morts pour des vies de misère sur ce trottoir. Ça me plaisait bien tout ça. Enfin pas les morts bien sûr. Les blessés non plus, vu que j’étais dans cette catégorie.

Aujourd’hui, je viens voir le trou dans le bitume.

Pour voir comment il va.

J’ai besoin de ça, parce que moi de mon côté, c’est pas la super forme.

Je dors mal. Quand je vois des policiers dans la rue, je panique complètement. J’ai peur que tout recommence.

Sans compter les douleurs, les médicaments, les soins à l’hôpital. Il me faudra des mois de récupération.

Mais lui-là, le trou qui a vécu la même violence que moi, il est réparé.

Pas comme avant, non.

Il n’y a plus de goudron mais du carrelage orange vif à réveiller le quartier alternant avec du carrelage noir corbillard.

On dirait le sol de l’hôpital en plus joli.

Et puis cette forme particulière, un peu comme la Corse, allongée pour s’insérer dans le reste du bitume.

Je suis sûr que c’est lui qu’à fait le coup.

L’artiste.

Il a recommencé et signé son œuvre.

J’aimerais bien le choper pour qu’il m’explique sa démarche.

C’est étrange.

On dirait qu’il a rendu hommage à ce qui s’était passé ici.

Pour les couleurs, il aurait pu mettre du rouge pour le côté révolutionnaire.

Par contre, la Corse, c’est bien. On sent l’idée d’indépendance et de méthodes explosives.

Depuis le temps que j’habite à Lyon, j’en vois partout de ses décorations.

Ça apparaît comme ça, mystérieusement.

Un jour on se réveille et un nouveau trou est comblé. Un deuxième naît plus loin, puis un autre, puis encore un autre. Il y en a de plus en plus.

A chaque fois, une histoire différente est racontée en liaison avec le quartier actuel ou un événement historique.

Certains disent que c’est une femme avec de gros pulls multicolores et des perles dans les cheveux.

J’ai des potes qui murmurent que c’est un vieux biker, genre tatoué de partout avec un bandana sur la tête et une longue barbe grise.

D’autres racontent qu’ils sont toute une bande, avec des sweat-shirts trop grands et des capuches qui cachent leurs visages, truelles aux mains, poches pleines de morceaux de carrelage.

Je ne sais pas comment on construit une légende urbaine.

Moi, je l’appelle flacking-x.

J’ai lu un article un jour qui disait que la technique utilisée était celle du flacking, servant à reboucher les nids dans le sol.

Il en serait l’inventeur.

Flacking-x, ça sonne comme un héros de bande dessinée.

Bien sûr, il n’a pas de supers-pouvoirs pour me réparer la main.

Mais il glisse de la magie dans ses tessons,

pour faire entendre la révolte qui gronde sur les trottoirs.

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