Perte

Je constate qu’en classe
Certains mots disparaissent
Genre Xavier Dupont de Ligonnès, sans une trace, on pense les revoir un jour et puis les tests ADN parlent, le mystère reste
C’est un aspirateur qui siphonne les jeunes cerveaux non disponibles, peuplés d’informations bien plus importantes, bien plus utiles,
La disparition ne date pas d’hier
Mais soit j’y suis plus sensible, soit j’y fais plus attention,
L’âge sans doute
Je deviens traductrice d’une langue qui se perd
Peut-être est-ce un écart qui se creuse entre eux et moi
J’ai toujours eu une majorité d’élèves d’un milieu social défavorisé, des jeunes qui m’étonnent par leur résistance face aux difficultés personnelles, des enfants de gilets jaunes qui ont d’autres motivations que la lecture et la compréhension d’un mot
Je ne crois pas au déclin de leurs capacités mais plus aux difficultés croissantes d’une population précarisée,
plus à la régression des moyens donnés par l’Etat qui pénalisent les plus faibles
Les mots s’effacent donc
J’ai décidé de noter ces pertes pour ne pas oublier, pour enterrer dignement un vocabulaire qui s’effondre, pour la mémoire collective
Je parle bien d’une disparition et non de mots inconnus, comme ce « réfractaire » ou ce « révoquer » qui n’ont jamais parlé à mes élèves
Mais cette semaine en cours d’histoire ils ne comprenaient pas la phrase « De Gaulle n’obtient gain de cause que lentement et difficilement »
Même dans le contexte de la phrase, impossible pour eux de proposer un synonyme
Ou alors était-ce la forme négative
Peut-être vivons-nous de plus en plus dans une société d’injonctions

Et qu’à force, le gain se perd

Boîte à sieste

La boîte mesure deux mètres de longueur, un mètre de largeur et deux mètres de hauteur
C’est un modèle design performant
Lit en simili-cuir porte-manteau prises électriques draps fournis nettoyage assuré
Une garantie pour votre confort sécurité propreté autonomie
Musique d’ambiance qui arrive dans votre boîte crânienne
Une voix métallisée raconte l’histoire d’un type qui vit dans un monde bleu où toute la journée et toute la nuit, tout ce qu’il voit est bleu, lui-même est bleu, il y a du bleu à l’intérieur et à l’extérieur, sa maison est bleue, personne ne le voit ni l’écoute, il est bleu et de toute évidence, ce constat le rend heureux vu le ton léger et entraînant de la chanson, il est bleu, il ne cesse de raconter qu’il est bleu
Cette musique vous énerve
Vous sortez de la boîte avant la fin des 30 minutes de sieste
Vous êtes entourés d’automobilistes qui font la queue devant la Boîte à pizza
Vous avez faim
L’enfer des boîtes continue

Promotion en rayon

Un homme s’avance, la main gauche sur son caddie, sa main droite tendue vers moi. Son identité ne me dit rien. Il a l’air de me connaître pourtant avec son sourire conquérant.
Bonjour Madame, merci infiniment pour Corentin. C’est donc ça. C’est le papa de Corentin. Le garçon qui a passé cinq ans dans notre établissement au lieu de trois, que j’ai dû virer plusieurs fois de ma classe, qui piquait les crayons de ses copines, qui faisait des grenouilles en papier, qui lançait des blagues en devoir pour marquer sa présence. Oui Corentin. Le sourire cousu aux lèvres, le même que son papa. Un bon garçon qui disait tout le temps qu’il était désolé et qui a eu son bac on ne sait comment.
Je regarde le père. Et il va faire quoi maintenant ? Oh, il arrête l’école, il va voir la vraie vie. Je balaye du regard le supermarché et je compte. Un, deux, trois, quatre anciens élèves sont ici, aux rayons fruits-légumes et boissons. Je discute avec eux souvent. Je connaissais leurs rêves d’avenir loin de cette petite ville, ils voulaient être infirmiers, policiers, puéricultrices. C’était des élèves studieux et intelligents. Et la vraie vie leur a tout pris. Il faut payer le permis, la voiture et puis le bébé arrive bientôt, les parents sont malades alors vous savez ce que je voulais faire, cela n’a plus d’importance. Ils sont dans ce supermarché depuis un, deux, trois ou quatre ans.
La vraie vie de Corentin commence aujourd’hui et j’espère pour lui la même bonne étoile qui le suit depuis longtemps.

Muscultation

Il paraît
Qu’un sourire fait agir dix-sept muscles
Alors
Que marquer notre mécontentement ou notre tristesse en mobilise une quarantaine
Finalement
Sourire repose

Juste une

Il paraît

Qu’il existe environ 70 000 000 000 000 000 000 000 étoiles

Que la voie lactée en comprend 200 000 000 000

Qu’en campagne, si la nuit est belle, on peut en compter 3 000

Qu’en ville les lumières ne permettent pas d’en voir plus que quelques centaines

Il paraît

Qu’il existe 7000 objets jetés dans l’espace

Qu’un peu plus de 2 500 satellites sont en orbite

Et dire que chaque soir

Une seule étoile filante suffit à mon bonheur

Plouf

Trop chaud pour être raisonnable

J’ouvre les vannes

Ferme la fenêtre

Et c’est parti pour l’immersion totale

Ondulations fascinantes

Inspirations branchées sur le dioxygène des algues

Fraîcheur des fonds abyssaux

Du coup, le pari est relevé

J’arrête de me faire suer

De l’air

D’un coup un soir la clameur d’un France-Brésil te parvient, mais ce sont les grillons qui dominent, au loin des notes de jazz, une mobylette pressée, la voix cristalline d’une jeune fille, somewhere over the rainbow, des verres s’entrechoquent, on est qualifié.

D’un coup un soir à l’horizon un rose irréel et tu te demandes s’il se prend pour l’étendard de combattantes déterminées ou le signe du surgissement de l’été.

L’appel

L’homme téléphone d’un pays étranger
Si ça se trouve
Il va me faire le coup du discours
Il va m’expliquer que rien n’est perdu, que nous pouvons vaincre, que le destin du monde est là et que quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas
Mais non
Il veut me vendre une isolation à 1 euro
Alors je me demande
S’il ne fait pas partie de la collaboration

Balayer

Parce que si on ferme les yeux, on entend les mouettes
Parce son manche oscille toujours avec force
Parce que tout est emporté au loin après son passage
Parce que dans ses profondeurs vivent des mondes engloutis
Parce qu’à chaque fois que je l’utilise, je pense à Régis Perray.

Dehors

Je déclare la saison ouverte
Ni le gris du ciel
Ni les hurlements du vent
Ne m’en empêcheront
Les cordages arrimés au palmier
La toile couleur lagon déployée
Les yeux dans de vagues nuages
Le corps louvoyant au rythme du balancier
Le temps du hamac vient de commencer