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Ce qui me paraît étrange
Ce sont ces photos boomerang
Qui depuis un an me reviennent
Régulièrement

Pas uniquement en mémoire
Pas uniquement en surgissements cauchemardesques
Pas uniquement au détour d’une conversation
Non

Ces photos prises il y a un an
reviennent sur mon téléphone
Alors que je les supprime tout aussi régulièrement qu’elles réapparaissent

Elles s’accrochent
Héritières d’un projet sur la puissance des mots du mépris, de l’exclusion, de la xénophobie, de l’homophobie, de l’antisémitisme
Ces photos d’Auschwitz.

Mystérieusement,
elles refusent
la dématérialisation,
la destruction
l’oubli.

Le passé reste présent.

Jour de rien

Je les entends.
Leur marche n’est pas silencieuse.
Certains regards sont déterminés.
Des pas donnent le rythme.
Des mains se serrent.

Ils m’avaient demandé.
Vous croyez qu’on peut ?
J’avais convoqué l’Histoire, leurs devoirs de futurs citoyens.
Vous voyez.

Ce vendredi, en classe, c’est tout vu.
Les chaises rayonnent d’absences méritées.
Par la fenêtre, leurs voix nous accusent d’un monde dont ils ne veulent plus

(vendredi 15 mars 2019, les élèves descendent dans les rues lors des manifestations pour le climat).

Blanc plage

Ce que j’aime avec la neige
C’est qu’elle a des parfums de plage.
Un grain brille, retient notre attention
Puis un autre, puis encore un autre.
L’historique de nos mouvements s’écrit
Sur la page blanche de l’ubac
Les rouleaux d’un chasse-neige
S’écrasent sur l’estran skiable,
Les surfeurs oscillent
Sur l’écume des crêtes
Et le vent fait glisser au loin
Les rires des vacanciers insouciants.

Pansement

Le type a dit : ah vous aussi vous trouvez ça drôle ces incrustations dans le bitume?
Je sais que c’est un artiste qui fait ça. J’aimerais bien le choper pour qu’il m’explique sa démarche. Depuis le temps que j’habite ici, j’en vois partout. Ça apparaît comme ça, mystérieusement. Un jour on se réveille et un nouveau trou est comblé. Remarquez, c’est un beau métier non, combleur d’interstices ?
Il a marché sur la pièce rapportée avant de changer de trottoir.
En le voyant s’éloigner, je me demande comment on construit une légende urbaine et qui croire mais sous mes semelles, une chose est certaine, les tessons brillent.

Légumes marins

En plein hiver mes légumes veulent du soleil
Ils s’inventent des airs de bord de mer
Les navets deviennent méduses
Les carottes coraux
Ils me forcent à les baigner dans une eau salée
Pour mieux entendre le cri de mouette d’une cocotte-minute pressée.

Mise en boîte

Les boîtes voyagent. Elles se hissent sur les camions, les trains, les bateaux et c’est parti pour un tour du monde. Elles s’organisent pour se déplacer en groupe, ensemble les avantages sont nombreux, les prix attractifs, le voyage plus agréable.
Alors quand les boîtes arrivent dans la mer du Nord en janvier 2019, qu’elles se serrent sur le porte-conteneurs MSC Zoe de 19000 places pour se tenir chaud, qu’ensemble elles voient les vagues de plusieurs mètres de haut s’allonger, qu’elles se disent que ça va aller, que finalement non, ça ne va pas du tout, alors, elles tombent à l’eau. Pas toutes. Juste 270.
Presque rien finalement. Pas de quoi en faire la une des journaux. Pas de quoi évoquer l’air qui manque, la nage pénible dans les courants, la dérive, l’échouage en mer ou, pour les plus chanceuses, sur une île néerlandaise, l’expulsion des marchandises. Pas de quoi faire un reportage sur les kilomètres de plages décorées par des cadeaux miraculeux, mélange de jouets, d’ampoules, de chaussures, d’écrans de télévision, de mobilier en kit. J’ai surtout trouvé des sandales, et comme j’en ai collecté une cinquantaine, j’arriverai bien à faire une paire explique un habitant.
Pas de quoi évoquer les boîtes contenant des produits toxiques inflammables dont on ne retrouve qu’un petit sachet.
Rien. Ni bruit, ni fureur.

Le pouvoir des boîtes est immense dans les mers-poubelles de notre planète silencieuse.

Matin calme

Il y a des lieux posés entre parenthèse. Un peu romans policiers. Un peu romantiques.
Ils offrent des matins faciles qui ne demandent qu’à respirer.
Des levés de soleil qui boivent leur premier café avec des restes de sommeil dans les yeux. Des paysages tartinés d’odeurs sucrées.
Il y a des lieux posés en équilibre précaire et qui tiendront toute une journée. Parce qu’ils auront eu ces instants tranquilles du petit déjeuner.

regard enflammé

Le problème avec la flamme
C’est qu’elle veut brûler
Personne ne vient nous demander notre avis
Elle brûle. D’un feu immédiatement violent.
D’un feu qui happe. Qui paralyse. Qui handicape. Qui hypnotise.
Je ne risque plus de vivre.
Je reste devant le spectacle de cette flamme. En adoration muette.
Le temps file. Rien n’est plus important que cette flamme qui se contorsionne, qui cherche à m’éblouir.
Pourtant, je sais qu’elle viendra se tarir. Que sans crier gare, comme la première étincelle, elle disparaîtra.
Et que, malgré tout,
je la chercherai toujours dans le sombre de tes yeux.

Papillon

Dans l’empêchement de mon corps
Dans l’incertitude d’une mèche trop vite brûlée
Dans l’immobilité d’une vie rêvée
Dans l’abysse de mes souffrances
Il m’arrive de convoquer ton absence
Et de rester paralysée par la paraffine de mes sentiments.

Délire en cuisine

L’hiver
ma casserole a des envies de Gitanes
elle emploie les grands moyens
part dans des délires fumeux
alors je la plonge dans une eau bien froide
histoire de lui faire comprendre
le danger d’une vie boucanée