Juste une

Il paraît

Qu’il existe environ 70 000 000 000 000 000 000 000 étoiles

Que la voie lactée en comprend 200 000 000 000

Qu’en campagne, si la nuit est belle, on peut en compter 3 000

Qu’en ville les lumières ne permettent pas d’en voir plus que quelques centaines

Il paraît

Qu’il existe 7000 objets jetés dans l’espace

Qu’un peu plus de 2 500 satellites sont en orbite

Et dire que chaque soir

Une seule étoile filante suffit à mon bonheur

Plouf

Trop chaud pour être raisonnable

J’ouvre les vannes

Ferme la fenêtre

Et c’est parti pour l’immersion totale

Ondulations fascinantes

Inspirations branchées sur le dioxygène des algues

Fraîcheur des fonds abyssaux

Du coup, le pari est relevé

J’arrête de me faire suer

De l’air

D’un coup un soir la clameur d’un France-Brésil te parvient, mais ce sont les grillons qui dominent, au loin des notes de jazz, une mobylette pressée, la voix cristalline d’une jeune fille, somewhere over the rainbow, des verres s’entrechoquent, on est qualifié.

D’un coup un soir à l’horizon un rose irréel et tu te demandes s’il se prend pour l’étendard de combattantes déterminées ou le signe du surgissement de l’été.

L’appel

L’homme téléphone d’un pays étranger
Si ça se trouve
Il va me faire le coup du discours
Il va m’expliquer que rien n’est perdu, que nous pouvons vaincre, que le destin du monde est là et que quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas
Mais non
Il veut me vendre une isolation à 1 euro
Alors je me demande
S’il ne fait pas partie de la collaboration

Balayer

Parce que si on ferme les yeux, on entend les mouettes
Parce son manche oscille toujours avec force
Parce que tout est emporté au loin après son passage
Parce que dans ses profondeurs vivent des mondes engloutis
Parce qu’à chaque fois que je l’utilise, je pense à Régis Perray.

Dehors

Je déclare la saison ouverte
Ni le gris du ciel
Ni les hurlements du vent
Ne m’en empêcheront
Les cordages arrimés au palmier
La toile couleur lagon déployée
Les yeux dans de vagues nuages
Le corps louvoyant au rythme du balancier
Le temps du hamac vient de commencer

Mémoire

Nous oublierons l’annonce
La rumeur s’était propagée
Elle avait écrit des lettres de remerciement pour chaque élève de sa classe
Elle avait eu le temps de tout préparer
Depuis longtemps.
Nous oublierons la fête, le rire aux éclats de ses quatre ans, ses yeux noirs pétillants, sa silhouette menue nageant dans un fauteuil beige, le petit théâtre de marionnettes venant de s’effondrer, mes mains tenant les acteurs en peluche dans un mélange de cartons peints et de pendrillons froissés, la photo prise de cet anniversaire réunissant les premières copines de ma fille.
Nous oublierons la diffusion de la nouvelle douze ans après
Sa promesse
Elle l’avait dit
Elle l’avait fait
Nos élèves qui avaient son âge et qui ne parlaient que de ça
Notre incompréhension et notre impuissance
Les collègues qui l’avaient eu en classe
Sa volonté
Son effacement du monde
Nous oublierons tout
Ou pas.

Questions

Cours sur l’évolution politique de la France depuis 1946. La question redoutable.
Vous pouvez pas nous expliquer pour les élections ?
Flot, avalanche, tornade de questions. Tout y passe. Les grands partis. Les petits. Les pirates sont-ils des Caraïbes ? Francis Lalanne a-t-il chanté juste un jour ? Mais on vote pour quoi au juste ? C’est quand déjà ? Quoi, ils ont osé mettre ça le jour de la fête des mères ? Moi je veux voter Madame, même sans carte, j’ai trop envie.
Rester calme.
Mais enfin c’est quoi la différence entre la droite et la gauche. Anna est sérieuse. Elle veut savoir. Présenter l’affaire de façon neutre, sans passion, sans convaincre, sans influencer. Se maudire car on n’y arrive pas. La majorité de la classe veut voter à gauche.
Rester calme.
Et puis le regard d’Amandine. Sourire en coin. Enfin Madame quand même, il y a trop d’étrangers chez nous. D’autres voix s’élèvent. Macron est con. La politique rien à faire. S’il fait beau, j’y vais pas. Le groupe des nouveaux gauchistes hésite à changer de bord. Certains changent de bord.
Rester calme.
Et puis Antoine demande. Glucksman, il est d’extrême-droite non ? Ah bon. Ben, il a quand même une tête d’extrême-droite. Louvoiement du groupe. Alors moi c’est décidé, je voterais pour le plus beau. Moi aussi. Moi aussi. Moi aussi. Défilé de tous les portraits.
Et là, c’est l’unanimité. Le plus beau pour la classe sera la plus belle. Manon Aubry.
Sonnerie.
Repenser au sens de ce cours.
Rester calme.

Musique

Parce que tout a déjà été écrit sur elle
Le pire
Le meilleur
Le convenu
L’étrange
Parce qu’elle a le pouvoir de m’évoquer Agnès Varda
Parce qu’aucune carte IGN, aucun Google map ne peut représenter sa surface mouvante
Parce qu’y règnent des êtres vivants souterrains, amphibies, paralysés par l’héliotropisme
Parce qu’elle est le réceptacle d’échoués mondialisés
Parce qu’elle est l’aboutissement de roches érodées et que nos pas dans son quartz portent le souvenir de montagnes enneigées
Parce qu’un seul de ses grains peut glisser dans les airs sur des milliers de kilomètres
Parce que sa musicalité me place immédiatement dans un état euphorique.

Woodstock

Parfois des images ressurgissent.
Il suffit de toucher la couverture du triple album de Woodstock et d’un coup, c’est le voyage.
Retour vers 1983, j’ai 10 ans.
Woodstock c’était en 1969 mais le disque est encore en bonne place dans le bureau familial.
Je me dis qu’être jeune, ça doit être quelque chose qui ressemble à ces photos : se perdre dans une foule aux cheveux bizarres, s’habiller avec des dessus de lit et se baigner avec des inconnus entièrement nus dans une eau marron. Je trouve ça magique et mystérieux.

Et là c’est le retour vers le futur. 35 ans après. Que reste-t-il de cette idée ? Pour moi les jeunes ont toujours des cheveux bizarres, aiment toujours se lover dans des couvertures douces, et nagent souvent en eau trouble, sans la moindre ressource. Finalement Woodstock vit encore. Je trouve ça magique et mystérieux.