Lire Hélène Gaudy

A chaque fois que je suis près d’un lac, il se passe la même histoire. Assise sur l’herbe vert jade, les pieds en baguette, j’entends deux enfants qui cherchent à tuer une tortue. Je me lève, fais une tête qui suffit à faire fuir les tortionnaires, m’approche de la petite bête, la prends dans mes mains. Elle va mieux merci. Alors je la remets à l’eau. Mais à ce moment là, elle gonfle comme un lotus et se transforme en bateau. Dessus Hélène Gaudy . Allez viens Sylvie, tu ne peux pas rester ici. Je vais te faire voir un vrai lac sauvage « qui contient les cygnes et les contes, les sagas nordiques et les vilains petits canards ». J’ai beau lui dire que je suis très bien moi sur mon lac japonais. Pour une fois qu’il ne fallait pas prendre l’avion pour y aller, c’était une aubaine. Mais rien n’a faire. Elle m’embarque dans ses aventures. Elle me fait voir mille grands lieux, Nantes au loin, Gilles Bruni tout proche qui surveille ses bloutes. Et le soleil glisse à l’horizon. Je demande à rentrer. Elle accepte. En revenant à mon point de départ, les paysages me semblent transformés. Sur la berge, les deux mauvais garçons, une cascade de blanc dans leurs cheveux. Une canne leur sert d’appuis pour la marche. Quatre-vingt ans se sont écoulés. Je me retourne. Hélène me fait un dernier signe et saute dans son livre. En vacances, le temps passe toujours trop vite.

Déluge estival

Au bord du lac, mon pied hésite. Je sais l’eau fraîche pour la saison. Aucun mouvement en surface. La tranquillité aquatique permet le reflet de la voûte argentée. Des publicités nagent près des panneaux indicateurs. C’est le monde à l’envers qui chasse les passagers vers d’autres marées humaines.
Quelques minutes auparavant, le signal sonore avait enclenché le processus. C’était l’appel de la foule. Celle qui tombe en cascade dans les escaliers. Celle qui glisse dans les couloirs multidirectionnels. Celle qui se répand dans le métro quotidien. Dans le torrent des gens, je m’accrochais à la première barre venue. Le tangage indiquait le voyage mouvementé. Et puis voilà. Nous jaillissons sur le quai.
Mais ici, le lac règne en maître. Tombé par hasard lors d’une folle nuit parisienne. Nous sommes sous le Louvre. Le département des Antiquités est en partie fermé, « en raison des intempéries » indique un gardien. Je me plais à penser qu’il s’agisse d’un règlement de compte entre Gaia et Ouranos.
Alors la foule fond et des sourires étonnés naissent. Des regards se croisent. Des hésitations aussi. Certaines personnes se retournent. Attention à l’eau. Une procession est organisée sur le gué. Le pas est mesuré. La cadence ralentie. J’aperçois un isthme. J’ose un saut et me voici sur une île. Seule au lieu de ce lac. Robinson satisfaite de cette situation improbable. Le groupe s’éloigne.
Et j’attends la prochaine vague de voyageurs.