Perte

Je constate qu’en classe
Certains mots disparaissent
Genre Xavier Dupont de Ligonnès, sans une trace, on pense les revoir un jour et puis les tests ADN parlent, le mystère reste
C’est un aspirateur qui siphonne les jeunes cerveaux non disponibles, peuplés d’informations bien plus importantes, bien plus utiles,
La disparition ne date pas d’hier
Mais soit j’y suis plus sensible, soit j’y fais plus attention,
L’âge sans doute
Je deviens traductrice d’une langue qui se perd
Peut-être est-ce un écart qui se creuse entre eux et moi
J’ai toujours eu une majorité d’élèves d’un milieu social défavorisé, des jeunes qui m’étonnent par leur résistance face aux difficultés personnelles, des enfants de gilets jaunes qui ont d’autres motivations que la lecture et la compréhension d’un mot
Je ne crois pas au déclin de leurs capacités mais plus aux difficultés croissantes d’une population précarisée,
plus à la régression des moyens donnés par l’Etat qui pénalisent les plus faibles
Les mots s’effacent donc
J’ai décidé de noter ces pertes pour ne pas oublier, pour enterrer dignement un vocabulaire qui s’effondre, pour la mémoire collective
Je parle bien d’une disparition et non de mots inconnus, comme ce « réfractaire » ou ce « révoquer » qui n’ont jamais parlé à mes élèves
Mais cette semaine en cours d’histoire ils ne comprenaient pas la phrase « De Gaulle n’obtient gain de cause que lentement et difficilement »
Même dans le contexte de la phrase, impossible pour eux de proposer un synonyme
Ou alors était-ce la forme négative
Peut-être vivons-nous de plus en plus dans une société d’injonctions

Et qu’à force, le gain se perd

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