Un café et une nouvelle : éclipse

Enserrée par ma combinaison soviétique Sokol, je boucle ma ceinture.
C’est parti pour le grand bond en avant.
L’inconfort du voyage est préparé depuis des mois.
Décollage. Tremblements intérieurs et extérieurs.
Le Kazakhstan s’éloigne sous nos pieds.
Depuis les jeux de mon enfance, le rêve se matérialise enfin.
Six mois la tête dans le brillant spatial.
À ma gauche, le hublot de la fusée.
J’ose un regard.
Et tout à coup, un astre noir.
Il est 7 heures du matin sur France Inter, la tête dans mon café.
7 ans après la catastrophe de Fukushima, les territoires alentours restent contaminés.
Mal lunée pour la journée.

D’après mort en été de Claude Lévêque (Fontevraud)

Il n’a jamais le temps. Voilà pourquoi il est pressé. Respiration cadencée. Rythme dompté. Hop, hop, hop. Portable mode miroir pour vérifier l’éclat de ses dents longues. Musique aux gargarismes saturés. Temps bleu uniforme sur une carrière « Tu me fais confiance, je m’occupe de tout mais pense bien à m’augmenter pour éviter que j’aille voir à côté ». Pas de femme et pas d’enfant. Il manquerait plus que ça. Le sauvage du mammifère, c’est sympa chez les autres. Mais lui n’a pas le temps. Tout au plus une petite poulette bien fraîche sur une plage en été. Ç’est toujours agréable et ça décore la voiture. Mais le à la vie, à la mort, alors là surtout pas. Hop, hop, hop. J’ai un compte épargne à remplir et ma villa à payer, la mémoire familiale à honorer, des amis à impressionner, un patron à subjuguer. Hop, hop, hop. Il y a juste ce fichu temps qui creuse le visage version sillons calcaires. Le botox, c’est bien ?

Et puis un soir, sans prévenir, comme un lapin en plein phare, elle est là. Énorme.
La vague. Celle qui emporte tout. Celle qui brise les certitudes. Grand fond abyssal.

Et le voilà. Il flotte à la surface des choses. L’horizontal pour seul horizon. L’ondulation est légère. L’onde passagère. Soulevé par les ailes de Thanatos ou d’Eros, la dérive n’est pas encore décidée. Il me dit Glisse, glisse-toi près de moi. Les courants sont intérieurs. Temps rouge nuancé sur une vie sinueuse.
Retour au calme.

Lire Hélène Gaudy

A chaque fois que je suis près d’un lac, il se passe la même histoire. Assise sur l’herbe vert jade, les pieds en baguette, j’entends deux enfants qui cherchent à tuer une tortue. Je me lève, fais une tête qui suffit à faire fuir les tortionnaires, m’approche de la petite bête, la prends dans mes mains. Elle va mieux merci. Alors je la remets à l’eau. Mais à ce moment là, elle gonfle comme un lotus et se transforme en bateau. Dessus Hélène Gaudy . Allez viens Sylvie, tu ne peux pas rester ici. Je vais te faire voir un vrai lac sauvage « qui contient les cygnes et les contes, les sagas nordiques et les vilains petits canards ». J’ai beau lui dire que je suis très bien moi sur mon lac japonais. Pour une fois qu’il ne fallait pas prendre l’avion pour y aller, c’était une aubaine. Mais rien n’a faire. Elle m’embarque dans ses aventures. Elle me fait voir mille grands lieux, Nantes au loin, Gilles Bruni tout proche qui surveille ses bloutes. Et le soleil glisse à l’horizon. Je demande à rentrer. Elle accepte. En revenant à mon point de départ, les paysages me semblent transformés. Sur la berge, les deux mauvais garçons, une cascade de blanc dans leurs cheveux. Une canne leur sert d’appuis pour la marche. Quatre-vingt ans se sont écoulés. Je me retourne. Hélène me fait un dernier signe et saute dans son livre. En vacances, le temps passe toujours trop vite.

jour de lavomatic

Lessivée
Au bout du rouleau
Engluée dans le quotidien
J’ai beau être pétrie de bonne intention
Je suis molle de la patte. Je rame.
Alors je m’offre une mise à jour.
La pièce glisse dans l’automate.
Top départ pour le ravalement de surface.
Faut que ça brille, faut que ça claque.
Tourbillon de mousse parfumée
Déluge rythmé par le ponçage-dégraissage
Séchage recoiffant
Fin des ablutions.
Du bonheur pour 8 euros

Oh !

Parfois de mon robinet coulent des îles.
Et d’un coup, jaillissent un didgeridoo australien,
un brocciu corse, un colibri martiniquais,
un rythme cubain, un hibiscus tahitien.
Ma salle de bain devient un lagon de voyage
où je pêche des rêves luxuriants.

Paris est une prison
Les clés sont jetées
C’est à la vie, à la mort
Un horizon dégagé.

Paris est un espoir.
Un soupir. Une certitude. Un regard.
Les dés sont lancés.
On n’y reviendra pas.

Paris est un langage.
A+E : AE , LV love NA
Le monde dans quelques gestes.
Couche stratigraphique d’un Cupidon débordé.

Paris est une matière
Acier et rouille
Une densité plastique
Du composite à chaque étage.

Paris est un pont
Un entre deux
Un presque pas
Un pas tout à fait

Paris est un voyage
Un carrefour d’odyssées
Une transhumance pressée
Une confluence enchaînée.

 

Un café et une nouvelle : idée claire (8 mars 2018)

Ce sera un café sans sucre, sans crème, sans caféine et si possible sans goût.
Ce sera du brun clair couleur humus, genre pourriture sylvestre.
Ce sera la mousse qui court à la surface.
La cuillère fabrique la potion.
La forme apparaît.
Pas bon.
On dirait une tête de mort borgne.
Les pirates s’invitent à table.
Le combat entre le réveil déjà bien armé et le retour du sommeil plus sournois.
Les armes s’aiguisent. Un parfum explose dans toute la cuisine. Tonnerre de la cuillère contre le bol.
Langue brûlée. Pillage des papilles.
Le trésor matinal s’envole sous mes yeux sans que je puisse répliquer. Engloutit en quelques secondes.
Il est 8 h du matin sur France Inter.
C’est la journée de la femme.
Le combat continue.

Déluge estival

Au bord du lac, mon pied hésite. Je sais l’eau fraîche pour la saison. Aucun mouvement en surface. La tranquillité aquatique permet le reflet de la voûte argentée. Des publicités nagent près des panneaux indicateurs. C’est le monde à l’envers qui chasse les passagers vers d’autres marées humaines.
Quelques minutes auparavant, le signal sonore avait enclenché le processus. C’était l’appel de la foule. Celle qui tombe en cascade dans les escaliers. Celle qui glisse dans les couloirs multidirectionnels. Celle qui se répand dans le métro quotidien. Dans le torrent des gens, je m’accrochais à la première barre venue. Le tangage indiquait le voyage mouvementé. Et puis voilà. Nous jaillissons sur le quai.
Mais ici, le lac règne en maître. Tombé par hasard lors d’une folle nuit parisienne. Nous sommes sous le Louvre. Le département des Antiquités est en partie fermé, « en raison des intempéries » indique un gardien. Je me plais à penser qu’il s’agisse d’un règlement de compte entre Gaia et Ouranos.
Alors la foule fond et des sourires étonnés naissent. Des regards se croisent. Des hésitations aussi. Certaines personnes se retournent. Attention à l’eau. Une procession est organisée sur le gué. Le pas est mesuré. La cadence ralentie. J’aperçois un isthme. J’ose un saut et me voici sur une île. Seule au lieu de ce lac. Robinson satisfaite de cette situation improbable. Le groupe s’éloigne.
Et j’attends la prochaine vague de voyageurs.