Arbre voyageur

Parfois mon liquidambar se liquéfie.
J’embarque sur une mer feuillue
Un pont de bois pour seul radeau
Le flamboyant des vagues pour seule dérive

Chant

Souvent, j’entends le chant des poissons
Les matins des jours de novembre
Fredonnement de la carpe
Psalmodie du brochet
Cantabile de la perche
Aubade de la tanche
Gospel des gardons
Le chœur bat la mesure
Succombant aux sirènes, baleines et grenouilles
C’est un chant d’amour du soleil couchant sur l’écume mouton, c’est un chant de peur de migrants flottants encore face à des pirates sanguinaires, c’est un chant d’angoisse de pêcheurs endettés et de déception de skippers sur des bateaux cassés.
C’est un chant pour les espèces qui coulent et la prise de conscience qui en découle.
C’est un chant pour l’eau douce et l’eau mouvementée.

Premier feu

Qu’est-ce qui me fait rester assise des heures entières devant le spectacle joué dans l’âtre de ma cheminée ?
Au-delà de l’hypnotique sensation d’avoir le visage en Mauritanie alors que mon dos reste au pôle Nord,
au-delà du fait de voir une chorégraphie boisée transformant un cheval en serpent, un serpent en corail, un corail en diamant,
ce qui m’attire le plus reste ce moment fugace où les braises deviennent des constellations. Je m’invente alors des noms improbables de chapelets d’étoiles, juste avant que les nuages de cendres ne viennent envahir le ciel de mon foyer.

chaleur d’octobre

Parfois, le dérèglement climatique s’intensifie. Les nuages se jettent sur les poissons. Les flamants roses et les arbres ont trop chaud et se jettent à l’eau. C’est du grand n’importe quoi.

Des bulles

Parfois mon savon a des envies de tricot. Et d’un coup, c’est Versailles. Lustre de cristal. Gouttes en pampilles. Mes doigts s’entrecroisent et se lancent dans un ballet royal. Le luxe est à portée de main.

Des petits trous

Aujourd’hui j’ai vu un groupe de trous en formation.
Ils avançaient lentement.
Les uns derrière les autres.
Celui qui était le plus large avait l’air de s’y connaître. Il surveillait les petits. Leur faisait faire des exercices pour la mémoire. De toute évidence, un bon pédagogue.
Et puis je ne sais pas comment c’est arrivé. Sûrement à force de les regarder. Je suis tombée dans le plus profond. Il m’a donné son nom pour me rassurer : c’était le trou de la sécu.

Traverser la rue et trouver un rat

Hier matin, en allant au marché, j’ai vu un rat. Un gros gris. Bien dodu. Il était du genre pressé. Du genre presque écrasé, vu qu’il traversait la rue. Mais voilà. Il traversait au passage piéton. Un rat bien élevé, yeux brillants, regard intelligent. C’est à ce moment là que j’ai su qu’il cherchait du travail. Je me suis demandée à quel genre d’emploi pouvait prétendre un rat de ce type là. Cinéma ? Animalerie ? Aucune réponse immédiate.
Un peu plus loin sur ma route, j’ai vu un autre rat. Un de même calibre. Mais repassé. Visiblement moins chanceux que son collègue. Il avait succombé à un accident. Encore un chômeur qui perdait ses droits.
Une fois garée, me dirigeant à pied vers le marché, j’ai remarqué sur les quais de la rivière un nouveau cadavre. Enfin demi-cadavre. Et surtout demi-rat. Demi-droit au RSA.
Mais d’où venaient tous ces rats qu’avant-hier encore je ne remarquais pas ? Et pourquoi voulaient-ils se faire employer ?
Sur un banc, en face du marché, une vieille femme lisait la Peste de Camus. Tous les rats de la ville se dirigeaient donc vers un casting littéraire.
Mais savaient-ils que Camus était mort depuis longtemps ?

(Dimanche 16 septembre 2018, interpellé par un horticulteur sans emploi, le président de la République Emmanuel Macron lui a répondu « je traverse la rue, je vous trouve un emploi ». )

Au pire, l’ascension

Au pire, tu t’accroches,

Tu te fixes au conglomérat de carbonate de calcium.

Tu te resserres de tout ton être,

Pour ne pas subir les courants et le soleil desséchant.

 

Au pire, tu grimpes

Sur les hauteurs les plus pittoresques,

Coquille de survie dans le dos,

Protection de nacre qui défragmente la lumière.

 

Au pire, tu fermes ton opercule

Pour ne plus subir les mauvais prédateurs

Tu vrilles ta masse viscérale

Prise dans la spirale du temps compté.

 

Au pire, bien sûr.

Sinon, tu assumes ta vie de bigorneau,

Qui tremble devant les lames du ressac,

Qui lève toujours le pied dès que l’effort se fait sentir.

 

Et tu te laisses dériver dans l’océan de l’inaction.

Renfermés

J’avais pourtant bien scellé la cloche
L’air intérieur refusait tout murmure inutile
L’effet parebrise rendait l’ambiance figée
Mais
A leur façon de se tenir dans la salle
Têtes baissées sur un ring
A leur façon d’être bouclés à leur table
Les mains nouées au stylo
J’ai bien vu
Dans leurs yeux
Les restes de plage, de vagues inattendues, de basculements rythmés, de rires entre copains, de défonces, de sueurs gluantes sur une piste de danse, de larmes du premier amour ou d’adieux du dernier train.
Alors, pas fière mais consciente de la réalité,
J’ai arraché d’un geste
Les lambeaux de leurs étés brûlés.