Au pire, l’ascension

Au pire, tu t’accroches,

Tu te fixes au conglomérat de carbonate de calcium.

Tu te resserres de tout ton être,

Pour ne pas subir les courants et le soleil desséchant.

 

Au pire, tu grimpes

Sur les hauteurs les plus pittoresques,

Coquille de survie dans le dos,

Protection de nacre qui défragmente la lumière.

 

Au pire, tu fermes ton opercule

Pour ne plus subir les mauvais prédateurs

Tu vrilles ta masse viscérale

Prise dans la spirale du temps compté.

 

Au pire, bien sûr.

Sinon, tu assumes ta vie de bigorneau,

Qui tremble devant les lames du ressac,

Qui lève toujours le pied dès que l’effort se fait sentir.

 

Et tu te laisses dériver dans l’océan de l’inaction.

Renfermés

J’avais pourtant bien scellé la cloche
L’air intérieur refusait tout murmure inutile
L’effet parebrise rendait l’ambiance figée
Mais
A leur façon de se tenir dans la salle
Têtes baissées sur un ring
A leur façon d’être bouclés à leur table
Les mains nouées au stylo
J’ai bien vu
Dans leurs yeux
Les restes de plage, de vagues inattendues, de basculements rythmés, de rires entre copains, de défonces, de sueurs gluantes sur une piste de danse, de larmes du premier amour ou d’adieux du dernier train.
Alors, pas fière mais consciente de la réalité,
J’ai arraché d’un geste
Les lambeaux de leurs étés brûlés.

Mon fils, livre ouvert

Mon fils est un hiéroglyphe

Un assemblage de mystères

Une pyramide de connaissances

Un pharaon du rébus

Un papyrus à la peau douce

 

Mon fils est toute une histoire

Un temps tranquille

Un moment d’éternité

Rêver devant Philippe Caillaud

Presse-moi

Presse-moi fort

Il ne me reste plus rien

Que toi

Regard en zeste

Corps de meringue

Boisson limonée

Réalité acide

(Oeuvre : estimate of the situation, épisode 2/4, 2016, encre sur papier)

Artiste à découvrir : https://philippecaillaud.com/

Transformation

A 11 ans, elle vivait dans un royaume de sourires figés et de perruques improbables.
A 22 ans, elle aimait mettre des personnages masculins de 72 mm de haut en short et en camping-car dans son sac à main.
A 33 ans, les transformations commençaient : mains en forme de pince souple, sans nez ni oreilles. Elle ne pouvait articuler que les épaules et le bassin.
Alors à 44 ans, son visage devint complètement synthétique, imperméable aux aléas de la vie. Corps en emballage de polymère.
Elle était enfin devenue un Playmobil.

Lire Sylvain Prudhomme

A chaque fois que je regarde un papillon, c’est toujours la même histoire. J’ai beau me dire que ce n’est pas raisonnable, que je vais encore me faire avoir, que je serais dans une situation délicate mais c’est plus fort que moi. Alors je me lance, l’air de rien. Je saute dans les pistils, me gavant de cosmos, de capucines, de volubilis, d’agapanthes. Me pose. Reste tranquille. Les ailes façon panneau solaire. Bercée au creux d’un pétale. Et le filet de Sylvain Prudhomme surgit. Le jeune homme affiche un sourire conquérant. M’explique que je suis un spécimen original, qu’il me baptise Sylvis Prudhommi, qu’il va m’envoyer dans une enveloppe à son oncle André en Afrique, qu’il sera célèbre parce qu’il vient de découvrir une nouvelle espèce en me capturant. J’ai beau lui dire que ses pratiques sont dépassées, beau lui parler de préservation, de biodiversité, de liberté. Mais rien à faire.
Et c’est comme ça que je me retrouve dans une boîte en verre avec d’autres lecteurs. Immobile et impuissante.

Au pire, le bac

Au pire, tu passes le bac.
Et tu as un rictus devant le sujet de math qui te parle de panneaux photovoltaïques et de drones.
Et tu as un large sourire devant le sujet de biologie qui évoque la maladie des enfants de la lune.
Et c’est la franche rigolade quand, en français, tu dois étudier un extrait de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier.
Mais, quand tu es devant le sujet d’histoire, l’attitude des Français entre 1939 et 1945, alors là, c’est le trou noir.
Et tu te dis qu’au mieux, dans quelques jours, tu bosses et que tu n’entendras plus jamais parler de toutes ces choses parfaitement inutiles.

Au pire, les étoiles

Au pire, tu sors les poubelles,
Tu laisses composter ton regard à l’horizon,
Et tu te rends compte qu’une étoile vient d’irradier le ciel,
Alors que le battement de cil d’avant, elle n’était pas là.

Au pire, ton œil se recycle dans l’enfouissement de la lumière,
Et le ciel devient popcorn. Paf.
Ton film commence. Souffle de Vénus, planète de beauté sur la traînée meringue d’un avion. Paf.
Apparition des acteurs divins Jupiter, Saturne, Mars et Mercure.
Éclatement de la galaxie de la Grande Ourse poursuivant la Vierge.
Tu es en pleine science-fiction caramélisée.

Au pire, tu grignotes les chants des grillons qui suivent les courbes des satellites.
Et tu te laisses graviter dans la douceur du printemps.

Au pire, bien sûr.
Parce qu’au mieux, à l’intérieur, t’attendent une montagne de repassage et un tas de vaisselle sale.
Et ta télé scintille dans le salon avec un navet de saison sans saveur et sans vie.

Un café et une nouvelle : éclipse

Enserrée par ma combinaison soviétique Sokol, je boucle ma ceinture.
C’est parti pour le grand bond en avant.
L’inconfort du voyage est préparé depuis des mois.
Décollage. Tremblements intérieurs et extérieurs.
Le Kazakhstan s’éloigne sous nos pieds.
Depuis les jeux de mon enfance, le rêve se matérialise enfin.
Six mois la tête dans le brillant spatial.
À ma gauche, le hublot de la fusée.
J’ose un regard.
Et tout à coup, un astre noir.
Il est 7 heures du matin sur France Inter, la tête dans mon café.
7 ans après la catastrophe de Fukushima, les territoires alentours restent contaminés.
Mal lunée pour la journée.