Mise en boîte

Les boîtes voyagent. Elles se hissent sur les camions, les trains, les bateaux et c’est parti pour un tour du monde. Elles s’organisent pour se déplacer en groupe, ensemble les avantages sont nombreux, les prix attractifs, le voyage plus agréable.
Alors quand les boîtes arrivent dans la mer du Nord en janvier 2019, qu’elles se serrent sur le porte-conteneurs MSC Zoe de 19000 places pour se tenir chaud, qu’ensemble elles voient les vagues de plusieurs mètres de haut s’allonger, qu’elles se disent que ça va aller, que finalement non, ça ne va pas du tout, alors, elles tombent à l’eau. Pas toutes. Juste 270.
Presque rien finalement. Pas de quoi en faire la une des journaux. Pas de quoi évoquer l’air qui manque, la nage pénible dans les courants, la dérive, l’échouage en mer ou, pour les plus chanceuses, sur une île néerlandaise, l’expulsion des marchandises. Pas de quoi faire un reportage sur les kilomètres de plages décorées par des cadeaux miraculeux, mélange de jouets, d’ampoules, de chaussures, d’écrans de télévision, de mobilier en kit. J’ai surtout trouvé des sandales, et comme j’en ai collecté une cinquantaine, j’arriverai bien à faire une paire explique un habitant.
Pas de quoi évoquer les boîtes contenant des produits toxiques inflammables dont on ne retrouve qu’un petit sachet.
Rien. Ni bruit, ni fureur.

Le pouvoir des boîtes est immense dans les mers-poubelles de notre planète silencieuse.

Matin calme

Il y a des lieux posés entre parenthèse. Un peu romans policiers. Un peu romantiques.
Ils offrent des matins faciles qui ne demandent qu’à respirer.
Des levés de soleil qui boivent leur premier café avec des restes de sommeil dans les yeux. Des paysages tartinés d’odeurs sucrées.
Il y a des lieux posés en équilibre précaire et qui tiendront toute une journée. Parce qu’ils auront eu ces instants tranquilles du petit déjeuner.

regard enflammé

Le problème avec la flamme
C’est qu’elle veut brûler
Personne ne vient nous demander notre avis
Elle brûle. D’un feu immédiatement violent.
D’un feu qui happe. Qui paralyse. Qui handicape. Qui hypnotise.
Je ne risque plus de vivre.
Je reste devant le spectacle de cette flamme. En adoration muette.
Le temps file. Rien n’est plus important que cette flamme qui se contorsionne, qui cherche à m’éblouir.
Pourtant, je sais qu’elle viendra se tarir. Que sans crier gare, comme la première étincelle, elle disparaîtra.
Et que, malgré tout,
je la chercherai toujours dans le sombre de tes yeux.

Papillon

Dans l’empêchement de mon corps
Dans l’incertitude d’une mèche trop vite brûlée
Dans l’immobilité d’une vie rêvée
Dans l’abysse de mes souffrances
Il m’arrive de convoquer ton absence
Et de rester paralysée par la paraffine de mes sentiments.

Délire en cuisine

L’hiver
ma casserole a des envies de Gitanes
elle emploie les grands moyens
part dans des délires fumeux
alors je la plonge dans une eau bien froide
histoire de lui faire comprendre
le danger d’une vie boucanée

Tisane

Je voudrais juste
garder de toi
des volutes évaporées
une odeur chaude
un zest de pulpe
un soupir hibiscus
une étrange décoction

Je voudrais juste
que tu infuses en moi.

Arbre voyageur

Parfois mon liquidambar se liquéfie.
J’embarque sur une mer feuillue
Un pont de bois pour seul radeau
Le flamboyant des vagues pour seule dérive

Chant

Souvent, j’entends le chant des poissons
Les matins des jours de novembre
Fredonnement de la carpe
Psalmodie du brochet
Cantabile de la perche
Aubade de la tanche
Gospel des gardons
Le chœur bat la mesure
Succombant aux sirènes, baleines et grenouilles
C’est un chant d’amour du soleil couchant sur l’écume mouton, c’est un chant de peur de migrants flottants encore face à des pirates sanguinaires, c’est un chant d’angoisse de pêcheurs endettés et de déception de skippers sur des bateaux cassés.
C’est un chant pour les espèces qui coulent et la prise de conscience qui en découle.
C’est un chant pour l’eau douce et l’eau mouvementée.

Premier feu

Qu’est-ce qui me fait rester assise des heures entières devant le spectacle joué dans l’âtre de ma cheminée ?
Au-delà de l’hypnotique sensation d’avoir le visage en Mauritanie alors que mon dos reste au pôle Nord,
au-delà du fait de voir une chorégraphie boisée transformant un cheval en serpent, un serpent en corail, un corail en diamant,
ce qui m’attire le plus reste ce moment fugace où les braises deviennent des constellations. Je m’invente alors des noms improbables de chapelets d’étoiles, juste avant que les nuages de cendres ne viennent envahir le ciel de mon foyer.