Transformation

A 11 ans, elle vivait dans un royaume de sourires figés et de perruques improbables.
A 22 ans, elle aimait mettre des personnages masculins de 72 mm de haut en short et en camping-car dans son sac à main.
A 33 ans, les transformations commençaient : mains en forme de pince souple, sans nez ni oreilles. Elle ne pouvait articuler que les épaules et le bassin.
Alors à 44 ans, son visage devint complètement synthétique, imperméable aux aléas de la vie. Corps en emballage de polymère.
Elle était enfin devenue un Playmobil.

Lire Sylvain Prudhomme

A chaque fois que je regarde un papillon, c’est toujours la même histoire. J’ai beau me dire que ce n’est pas raisonnable, que je vais encore me faire avoir, que je serais dans une situation délicate mais c’est plus fort que moi. Alors je me lance, l’air de rien. Je saute dans les pistils, me gavant de cosmos, de capucines, de volubilis, d’agapanthes. Me pose. Reste tranquille. Les ailes façon panneau solaire. Bercée au creux d’un pétale. Et le filet de Sylvain Prudhomme surgit. Le jeune homme affiche un sourire conquérant. M’explique que je suis un spécimen original, qu’il me baptise Sylvis Prudhommi, qu’il va m’envoyer dans une enveloppe à son oncle André en Afrique, qu’il sera célèbre parce qu’il vient de découvrir une nouvelle espèce en me capturant. J’ai beau lui dire que ses pratiques sont dépassées, beau lui parler de préservation, de biodiversité, de liberté. Mais rien à faire.
Et c’est comme ça que je me retrouve dans une boîte en verre avec d’autres lecteurs. Immobile et impuissante.

Au pire, le bac

Au pire, tu passes le bac.
Et tu as un rictus devant le sujet de math qui te parle de panneaux photovoltaïques et de drones.
Et tu as un large sourire devant le sujet de biologie qui évoque la maladie des enfants de la lune.
Et c’est la franche rigolade quand, en français, tu dois étudier un extrait de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier.
Mais, quand tu es devant le sujet d’histoire, l’attitude des Français entre 1939 et 1945, alors là, c’est le trou noir.
Et tu te dis qu’au mieux, dans quelques jours, tu bosses et que tu n’entendras plus jamais parler de toutes ces choses parfaitement inutiles.

Au pire, les étoiles

Au pire, tu sors les poubelles,
Tu laisses composter ton regard à l’horizon,
Et tu te rends compte qu’une étoile vient d’irradier le ciel,
Alors que le battement de cil d’avant, elle n’était pas là.

Au pire, ton œil se recycle dans l’enfouissement de la lumière,
Et le ciel devient popcorn. Paf.
Ton film commence. Souffle de Vénus, planète de beauté sur la traînée meringue d’un avion. Paf.
Apparition des acteurs divins Jupiter, Saturne, Mars et Mercure.
Éclatement de la galaxie de la Grande Ourse poursuivant la Vierge.
Tu es en pleine science-fiction caramélisée.

Au pire, tu grignotes les chants des grillons qui suivent les courbes des satellites.
Et tu te laisses graviter dans la douceur du printemps.

Au pire, bien sûr.
Parce qu’au mieux, à l’intérieur, t’attendent une montagne de repassage et un tas de vaisselle sale.
Et ta télé scintille dans le salon avec un navet de saison sans saveur et sans vie.

Un café et une nouvelle : éclipse

Enserrée par ma combinaison soviétique Sokol, je boucle ma ceinture.
C’est parti pour le grand bond en avant.
L’inconfort du voyage est préparé depuis des mois.
Décollage. Tremblements intérieurs et extérieurs.
Le Kazakhstan s’éloigne sous nos pieds.
Depuis les jeux de mon enfance, le rêve se matérialise enfin.
Six mois la tête dans le brillant spatial.
À ma gauche, le hublot de la fusée.
J’ose un regard.
Et tout à coup, un astre noir.
Il est 7 heures du matin sur France Inter, la tête dans mon café.
7 ans après la catastrophe de Fukushima, les territoires alentours restent contaminés.
Mal lunée pour la journée.

D’après mort en été de Claude Lévêque (Fontevraud)

Il n’a jamais le temps. Voilà pourquoi il est pressé. Respiration cadencée. Rythme dompté. Hop, hop, hop. Portable mode miroir pour vérifier l’éclat de ses dents longues. Musique aux gargarismes saturés. Temps bleu uniforme sur une carrière « Tu me fais confiance, je m’occupe de tout mais pense bien à m’augmenter pour éviter que j’aille voir à côté ». Pas de femme et pas d’enfant. Il manquerait plus que ça. Le sauvage du mammifère, c’est sympa chez les autres. Mais lui n’a pas le temps. Tout au plus une petite poulette bien fraîche sur une plage en été. Ç’est toujours agréable et ça décore la voiture. Mais le à la vie, à la mort, alors là surtout pas. Hop, hop, hop. J’ai un compte épargne à remplir et ma villa à payer, la mémoire familiale à honorer, des amis à impressionner, un patron à subjuguer. Hop, hop, hop. Il y a juste ce fichu temps qui creuse le visage version sillons calcaires. Le botox, c’est bien ?

Et puis un soir, sans prévenir, comme un lapin en plein phare, elle est là. Énorme.
La vague. Celle qui emporte tout. Celle qui brise les certitudes. Grand fond abyssal.

Et le voilà. Il flotte à la surface des choses. L’horizontal pour seul horizon. L’ondulation est légère. L’onde passagère. Soulevé par les ailes de Thanatos ou d’Eros, la dérive n’est pas encore décidée. Il me dit Glisse, glisse-toi près de moi. Les courants sont intérieurs. Temps rouge nuancé sur une vie sinueuse.
Retour au calme.

Lire Hélène Gaudy

A chaque fois que je suis près d’un lac, il se passe la même histoire. Assise sur l’herbe vert jade, les pieds en baguette, j’entends deux enfants qui cherchent à tuer une tortue. Je me lève, fais une tête qui suffit à faire fuir les tortionnaires, m’approche de la petite bête, la prends dans mes mains. Elle va mieux merci. Alors je la remets à l’eau. Mais à ce moment là, elle gonfle comme un lotus et se transforme en bateau. Dessus Hélène Gaudy . Allez viens Sylvie, tu ne peux pas rester ici. Je vais te faire voir un vrai lac sauvage « qui contient les cygnes et les contes, les sagas nordiques et les vilains petits canards ». J’ai beau lui dire que je suis très bien moi sur mon lac japonais. Pour une fois qu’il ne fallait pas prendre l’avion pour y aller, c’était une aubaine. Mais rien n’a faire. Elle m’embarque dans ses aventures. Elle me fait voir mille grands lieux, Nantes au loin, Gilles Bruni tout proche qui surveille ses bloutes. Et le soleil glisse à l’horizon. Je demande à rentrer. Elle accepte. En revenant à mon point de départ, les paysages me semblent transformés. Sur la berge, les deux mauvais garçons, une cascade de blanc dans leurs cheveux. Une canne leur sert d’appuis pour la marche. Quatre-vingt ans se sont écoulés. Je me retourne. Hélène me fait un dernier signe et saute dans son livre. En vacances, le temps passe toujours trop vite.

jour de lavomatic

Lessivée
Au bout du rouleau
Engluée dans le quotidien
J’ai beau être pétrie de bonne intention
Je suis molle de la patte. Je rame.
Alors je m’offre une mise à jour.
La pièce glisse dans l’automate.
Top départ pour le ravalement de surface.
Faut que ça brille, faut que ça claque.
Tourbillon de mousse parfumée
Déluge rythmé par le ponçage-dégraissage
Séchage recoiffant
Fin des ablutions.
Du bonheur pour 8 euros

Oh !

Parfois de mon robinet coulent des îles.
Et d’un coup, jaillissent un didgeridoo australien,
un brocciu corse, un colibri martiniquais,
un rythme cubain, un hibiscus tahitien.
Ma salle de bain devient un lagon de voyage
où je pêche des rêves luxuriants.

Paris est une prison
Les clés sont jetées
C’est à la vie, à la mort
Un horizon dégagé.

Paris est un espoir.
Un soupir. Une certitude. Un regard.
Les dés sont lancés.
On n’y reviendra pas.

Paris est un langage.
A+E : AE , LV love NA
Le monde dans quelques gestes.
Couche stratigraphique d’un Cupidon débordé.

Paris est une matière
Acier et rouille
Une densité plastique
Du composite à chaque étage.

Paris est un pont
Un entre deux
Un presque pas
Un pas tout à fait

Paris est un voyage
Un carrefour d’odyssées
Une transhumance pressée
Une confluence enchaînée.