Questions

Cours sur l’évolution politique de la France depuis 1946. La question redoutable.
Vous pouvez pas nous expliquer pour les élections ?
Flot, avalanche, tornade de questions. Tout y passe. Les grands partis. Les petits. Les pirates sont-ils des Caraïbes ? Francis Lalanne a-t-il chanté juste un jour ? Mais on vote pour quoi au juste ? C’est quand déjà ? Quoi, ils ont osé mettre ça le jour de la fête des mères ? Moi je veux voter Madame, même sans carte, j’ai trop envie.
Rester calme.
Mais enfin c’est quoi la différence entre la droite et la gauche. Anna est sérieuse. Elle veut savoir. Présenter l’affaire de façon neutre, sans passion, sans convaincre, sans influencer. Se maudire car on n’y arrive pas. La majorité de la classe veut voter à gauche.
Rester calme.
Et puis le regard d’Amandine. Sourire en coin. Enfin Madame quand même, il y a trop d’étrangers chez nous. D’autres voix s’élèvent. Macron est con. La politique rien à faire. S’il fait beau, j’y vais pas. Le groupe des nouveaux gauchistes hésite à changer de bord. Certains changent de bord.
Rester calme.
Et puis Antoine demande. Glucksman, il est d’extrême-droite non ? Ah bon. Ben, il a quand même une tête d’extrême-droite. Louvoiement du groupe. Alors moi c’est décidé, je voterais pour le plus beau. Moi aussi. Moi aussi. Moi aussi. Défilé de tous les portraits.
Et là, c’est l’unanimité. Le plus beau pour la classe sera la plus belle. Manon Aubry.
Sonnerie.
Repenser au sens de ce cours.
Rester calme.

Musique

Parce que tout a déjà été écrit sur elle
Le pire
Le meilleur
Le convenu
L’étrange
Parce qu’elle a le pouvoir de m’évoquer Agnès Varda
Parce qu’aucune carte IGN, aucun Google map ne peut représenter sa surface mouvante
Parce qu’y règnent des êtres vivants souterrains, amphibies, paralysés par l’héliotropisme
Parce qu’elle est le réceptacle d’échoués mondialisés
Parce qu’elle est l’aboutissement de roches érodées et que nos pas dans son quartz portent le souvenir de montagnes enneigées
Parce qu’un seul de ses grains peut glisser dans les airs sur des milliers de kilomètres
Parce que sa musicalité me place immédiatement dans un état euphorique.

Woodstock

Parfois des images ressurgissent.
Il suffit de toucher la couverture du triple album de Woodstock et d’un coup, c’est le voyage.
Retour vers 1983, j’ai 10 ans.
Woodstock c’était en 1969 mais le disque est encore en bonne place dans le bureau familial.
Je me dis qu’être jeune, ça doit être quelque chose qui ressemble à ces photos : se perdre dans une foule aux cheveux bizarres, s’habiller avec des dessus de lit et se baigner avec des inconnus entièrement nus dans une eau marron. Je trouve ça magique et mystérieux.

Et là c’est le retour vers le futur. 35 ans après. Que reste-t-il de cette idée ? Pour moi les jeunes ont toujours des cheveux bizarres, aiment toujours se lover dans des couvertures douces, et nagent souvent en eau trouble, sans la moindre ressource. Finalement Woodstock vit encore. Je trouve ça magique et mystérieux.

Western moderne

Un vent de terre se lève. Il n’y a rien à dire du lieu. Quelques tables. Des chaises. Des corps immobiles.
Une fine boulette de papier roule sur un carrelage délavé.
Répète un peu ? La voix tranchante déchire l’air.
Je dis bien que vos cours sont complètement nuls. Rien à faire de tout ça !
L’œil lance un éclair de défit.
Tout bascule.
La boulette roule encore.
Pourtant, une petite main nerveuse se tend vers une trousse.
Pourtant, une grande main confiante caresse le barillet d’un revolver.
La boulette roule toujours.
La main s’enfonce dans la trousse.
L’autre main dégaine l’arme.
Coup strident.
Les regards se tournent vers le corps inerte de l’élève qui voulait prendre sa gomme.
La boulette s’arrête au pied de l’enseignant-shérif.

Semaine

Jour 7

Combien de grains de sable sur cette plage ?

Il me regarde

C’est très sérieux

Le nez dans son livre documentaire

Les yeux dans les dunes

Il commence à compter

Sa vie est une suite de chiffres

Jour 6

Il numérote les pages de son cahier

De la page 1 à 53

Il écrit

Comment ferais-tu pour survivre ?

Sa vie est une suite de questions

Jour 5

Un Père-Noël en plastique, je trouve ça dégoutant

La période des fêtes est un supplice

Il y a des reproductions du Père-Noël qui tentent de se suicider aux fenêtres, des rennes même pas sauvages qui ornent des pelouses même pas vivantes, de faux cadeaux dans les rues

C’est du grand n’importe quoi

Père-Noël, chien, église, pigeon

Sa vie est une suite de phobies

Jour 4

Il s’avance vers la baignoire

Cette salle de bain est pathétique

Tornade habituelle de sa sœur, tourbillon de vêtements sales, boucles d’oreilles solitaires, élastiques colorés

Il écrit sur son carnet

Il faudrait inventer un blog pour les blagues pas marrantes

Sa vie est une suite d’évidences

Jour 3

Il dit oui pour la première fois

Mot jusqu’alors inconnu sur ses lèvres

Avant, c’était : bien sûr, avec plaisir, naturellement

Sa vie est une suite de petits progrès

Jour 2

Depuis que je suis enfant, je tombe par terre chaque matin en me levant

Sa déclaration est définitive

Son taux d’incapacité est défini entre 50 % et 75 %

Sa vie est une suite de statistiques

Jour 1

Maintenant vous allez me dire

Pourquoi mon fils est hospitalisé chaque mardi et chaque jeudi dans votre établissement

Vous n’allez plus vous cacher définitivement derrière votre protocole

Vous n’allez plus faire semblant

Plus penser que les parents n’ont pas besoin de savoir

Vous allez me dire pourquoi il voit un psychologue, une psychomotricienne, un orthophoniste, une infirmière

Vous allez m’expliquer ses absences, ses sourires lointains, son corps qui ne lui appartient pas, ses hurlements, ses sentiments fantômes, son langage qui n’est pas celui de son âge

Vous allez me dire le nom de son handicap

Pour que sa vie ne soit plus dans un dossier

Pour un avenir classé sans suite

Revenir

Ce qui me paraît étrange
Ce sont ces photos boomerang
Qui depuis un an me reviennent
Régulièrement

Pas uniquement en mémoire
Pas uniquement en surgissements cauchemardesques
Pas uniquement au détour d’une conversation
Non

Ces photos prises il y a un an
reviennent sur mon téléphone
Alors que je les supprime tout aussi régulièrement qu’elles réapparaissent

Elles s’accrochent
Héritières d’un projet sur la puissance des mots du mépris, de l’exclusion, de la xénophobie, de l’homophobie, de l’antisémitisme
Ces photos d’Auschwitz.

Mystérieusement,
elles refusent
la dématérialisation,
la destruction
l’oubli.

Le passé reste présent.

Jour de rien

Je les entends.
Leur marche n’est pas silencieuse.
Certains regards sont déterminés.
Des pas donnent le rythme.
Des mains se serrent.

Ils m’avaient demandé.
Vous croyez qu’on peut ?
J’avais convoqué l’Histoire, leurs devoirs de futurs citoyens.
Vous voyez.

Ce vendredi, en classe, c’est tout vu.
Les chaises rayonnent d’absences méritées.
Par la fenêtre, leurs voix nous accusent d’un monde dont ils ne veulent plus

(vendredi 15 mars 2019, les élèves descendent dans les rues lors des manifestations pour le climat).

Blanc plage

Ce que j’aime avec la neige
C’est qu’elle a des parfums de plage.
Un grain brille, retient notre attention
Puis un autre, puis encore un autre.
L’historique de nos mouvements s’écrit
Sur la page blanche de l’ubac
Les rouleaux d’un chasse-neige
S’écrasent sur l’estran skiable,
Les surfeurs oscillent
Sur l’écume des crêtes
Et le vent fait glisser au loin
Les rires des vacanciers insouciants.

Pansement

Le type a dit : ah vous aussi vous trouvez ça drôle ces incrustations dans le bitume?
Je sais que c’est un artiste qui fait ça. J’aimerais bien le choper pour qu’il m’explique sa démarche. Depuis le temps que j’habite ici, j’en vois partout. Ça apparaît comme ça, mystérieusement. Un jour on se réveille et un nouveau trou est comblé. Remarquez, c’est un beau métier non, combleur d’interstices ?
Il a marché sur la pièce rapportée avant de changer de trottoir.
En le voyant s’éloigner, je me demande comment on construit une légende urbaine et qui croire mais sous mes semelles, une chose est certaine, les tessons brillent.

Légumes marins

En plein hiver mes légumes veulent du soleil
Ils s’inventent des airs de bord de mer
Les navets deviennent méduses
Les carottes coraux
Ils me forcent à les baigner dans une eau salée
Pour mieux entendre le cri de mouette d’une cocotte-minute pressée.