Premier bain

Au départ elle est un peu fraîche

Pour ne pas dire glacée

J’ai rapidement de l’herbe jusqu’à la taille

D’une impulsion je m’élance

Un peu comme dans l’espace

Dans l’absence de gravité

Je tente la nage papillon

Ventre frôlant les sauterelles

Bras et jambes agissant symétriquement

Dans mon sillon le blé nouveau se couche

Mon objectif : aller jusqu’à la clôture

Histoire de voir si j’en suis capable

C’est facile

Les tiges aident

La poussée d’Archimède fonctionne

Je tente la vision sous-marine

Mais l’herbe n’est pas assez claire

Elle a un goût de noisette

Finalement crevée

Je remonte vers ma serviette qui sèche au soleil

Une chose est certaine

On nage mieux ici que dans la mer

Marche

Quelque chose des steppes mongoles

D’un trek en Patagonie

D’un plateau jurassien

De la petite maison dans la prairie

Sans la maison

D’un ailleurs

Alors que c’est juste la promenade

Dans le champ voisin

Comme tous les jours

Ce soir

Se demander où commence le spectacle

A l’intérieur

A l’extérieur

Penser à Shakespeare et Ostermeier

Forcément

Super Marché

Ils nous ont fait croire qu’ils étaient des milliers dans les couloirs

Ça avait l’air crédible ces scènes d’attente et de détresse

Papier toilette contre paquet de pâtes

Le combat du mou au hard-discount

Des ombres vives projetées sur les murs de la caverne médiatique

Et finalement Platon ou pas

La vérité est différente

Ils ont disparu

Ou alors

Ils sont tous morts

Visite

Repasser devant sa première médiathèque

Avec cette impression étrange qu’une attente s’est installée

Alors qu’avant y résidait un grouillement de pages tournées, de murmures d’histoires merveilleuses, de pas feutrés, de nez renifleurs, de glissements de fiches de prêt entre des mains avides d’ouverture

Spectre bavard

Pièce démontée aujourd’hui

Nue

Dans une atmosphère coronavirienne

Envahie d’une lumière inquisitrice

Révélant un extérieur sauvage jamais remarqué

Une serre inversée, vitres protégeant les souvenirs à peine remontés contre les débordements forestiers extérieurs

Contre le désir d’absorption du reste de la ville

Une bulle

D’enfance et d’adolescence niortaise

Qui s’efface

Combat

Regarde Adèle Haenel se lever

Et Virginie Despentes s’indigner

Se dit que l’on va dans le bon sens

Que la mer monte

Qu’un jour le bitume le plus résistant disparaîtra entièrement sous la vague

Que déjà le langage a une autre couleur.e.

Mais pense aux autres

Qui ne sont ni des Virginie ni des Adèle

Les humiliées du quotidien, celles qui ne partent pas, celles qui veulent fuir, celles qui risquent leur vie, celles qui crient en silence, celles qui se font toujours avoir

Celles que l’Etat par son désengagement ne peut plus protéger

Alors pense que si la partie d’échec ne fait que commencer, le roi est encore bien gardé

Marche du jour

Elle me demande pourquoi

Les poissons aiment

Voler

Ma pauvre fille

Si tu vois des animaux dans le ciel

C’est que tout le monde préfère rêver

Plutôt que nager

En eau trouble

Atterrir

Aujourd’hui en cours, vol en première classe
Pour évoquer les flux et les réseaux de la mondialisation
Au vidéoprojecteur le site flightradar24.com
Qui montre en temps réel le trafic aérien
Donnant des informations très précises sur chaque avion
Un Boeing 737 arrive à Nantes
Un autre nous frôle direction Los Angeles
Un jet privé traverse la France
Vous ne vous êtes jamais demandé où vont ces avions qui passent au-dessus de nos têtes ?
Ils imaginent des célébrités et des vacances, mais ça ne pollue pas trop Madame ?
Eux n’ont jamais pris l’avion
Alors
Impossible de leur faire décoller la tête de cet écran