Marche du jour

Elle me demande pourquoi

Les poissons aiment

Voler

Ma pauvre fille

Si tu vois des animaux dans le ciel

C’est que tout le monde préfère rêver

Plutôt que nager

En eau trouble

Aterrir

Aujourd’hui en cours, vol en première classe
Pour évoquer les flux et les réseaux de la mondialisation
Au vidéoprojecteur le site flightradar24.com
Qui montre en temps réel le trafic aérien
Donnant des informations très précises sur chaque avion
Un Boeing 737 arrive à Nantes
Un autre nous frôle direction Los Angeles
Un jet privé traverse la France
Vous ne vous êtes jamais demandé où vont ces avions qui passent au-dessus de nos têtes ?
Ils imaginent des célébrités et des vacances, mais ça ne pollue pas trop Madame ?
Eux n’ont jamais pris l’avion
Alors
Impossible de leur faire décoller la tête de cet écran

Nage

Elle regarde l’emballage
trois pour le prix de deux
C’est dommage quand on est quatre
Le banc de morue reste stoïque dans son paquet
Avant l’espèce vivait pour le collectif, le chacun pour tous, le tous pour un, tout en flux et reflux, spirale et ondoiement
Dans une intelligence communautaire
Ici c’est trois pour le prix de deux
Le banc reçu en chambre froide, dansant sur glace paillette, calibré, pesé, massé à l’huile, séché sur grille détente, coincé dans son plastique moulant sent l’individualisme lui tomber dessus
Passer d’une masse à un trio déprime
Le thon voisin en miette ne répond rien
Au-dessus d’eux, c’est l’amour à la plage, les yeux dans les yeux
Les ondes favorisent les achats compulsifs paraît-il
Elle lève les yeux
Se rend compte que je l’observe
Tu n’iras pas mettre un truc bizarre sur les réseaux sociaux parce que je fixais de la morue hein ?
Non bien sûr que non, rien de bizarre
C’est promis

Sport d’hiver

Partir dans les montagnes de nuage

Skier sur les stratus poudreux

Bousculer un cumulonimbus, vous n’avez pas mal au moins, j’étais sur une piste noire et je ne vous ai pas vu venir

Et puis se rappeler que les sommets de fumier dans le champ d’à côté parfume le jardin et la maison

Que les nuages restent un horizon inaccessible

Alors se promettre de garder la tête à l’envers

En toute circonstance

Lire

Lire dans le paysage
Des courbes de niveau
Une peau de crocodile
Une croissance mi-animale mi-végétale
Un reste de peinture rupestre
Des pistes autoroutières tourbillonnantes
Alors qu’en fait non
Il s’agit
D’un tout petit tronc
Sur une toute petite plage
Un tronc de rien du tout
Sur lequel il ne se passe rien

Zut

Rayer la nuit
d’un coup
en faisant croire que la lune s’échappe en météorite
que cette fois c’est bon
c’est la fin du monde
ou que des missiles antiaériens visent par erreur une étoile
alors qu’en fait non
tu viens de rater une photo
et c’est tout

Sylvain

Au départ, il y a eu l’annonce dans les médias et sur les réseaux sociaux,
des affiches dans les grandes surfaces de Michel-Édouard qui annonçaient le prix,
pas le prix le plus connu qui lui avait été également attribué mais le prix de la maison, qui faisait espérer des ventes supplémentaires, qui montrait la fierté d’avoir misé sur la bonne personne.
C’est comme ça que je l’ai revu chez le coiffeur puis chez le dentiste, couché sur papier glacé dans ce genre de revue qu’on ne lit que dans l’attente d’un rendez-vous.
Entre une couronne et une permanente, il souriait à tout le monde, comme d’habitude, prêt à engager la conversation, le coin droit des lèvres plus haut que le coin gauche, le regard amusé, alors ça va ? Parce qu’il est attentif aux autres, Sylvain, gentil comme c’est pas permis, en plus d’afficher une jeunesse éternelle, on devine presque le pétillant de ses yeux, son sourire plus franc encore qui surgira sur la première phrase lancée, cette envie de découvrir l’autre, de connaître un peu de sa vie et de ses rêves.
Aujourd’hui, je le découvre dans mon magazine culturel hebdomadaire, posé sur mon canapé.
La même photo et le même texte.
La même certitude que l’image va s’animer.
Ça doit lui faire plaisir de rentrer comme ça chez les gens, par la boîte aux lettres,
après avoir fait de l’auto-stop avec le facteur.
Il aura de quoi écrire son prochain roman, une histoire de trajets multiples, de relations humaines fortes, de rencontres fortuites.
Je lui demanderais bien ce qu’il en pense,
de cette belle gueule d’ange coincée entre une critique littéraire et une pub pour des biographies de femmes d’exception, si ça fait pas un peu trop quand même, non ?
Il me répondra sûrement en passant sa main dans ses cheveux déjà bien ébouriffés.
Et puis finalement, je reste muette.
Je ne vais pas me mettre à parler à du papier glacé.

Far West

Marcher
Tomber sur un coucher de rivière
Et comprendre que l’Ouest est une conquête de lumière